Le 29 mars 2009
Ma très chère Martha,
quel plaisir de te lire. Je suis désolée d'avoir mis tant de temps à te répondre mais le travail et quelques ennuis de santé m'ont demandé plus d'énergie
que je ne l'aurais cru. Ce n'est rien de grave, rassure-toi: un vilain rhume, des tests sanguins qui sont passés de mensuels à hebdomadaires et, comme si ce n'était pas assez, plus d'heures de
travail. Je t'ai donc un peu négligée. J'espère que tu me le pardonneras.
Je te reconnais bien ainsi que ta petite famille. Je t'ai d'ailleurs toujours admirée de t'en être occupé comme tu l'as fait. Et j'avoue être très
heureuse pour toi de ce point tournant dans ta vie. Retrouver ton espace et ta vie, il était plus que temps. N'avoir à considérer personne dans ta façon de vivre le quotidien et, encore mieux,
dans l'organisation de tes loisirs, ce doit être un pur cadeau du ciel. Et tu avais bien raison de m'écrire. Moi aussi, en te lisant, j'ai l'impression de passer du temps avec toi. Je sais bien,
on pourrait se téléphoner ou se visiter un peu plus souvent mais il y a, dans le geste d'écrire, quelque chose d'un peu zen. On peut prendre le temps voulu pour préciser sa pensée, s'interrompre
pour répondre au téléphone ou à la porte ou alors commencer sa lessive sans que ça n'importune l'autre. On n'a qu'à se relire si besoin est et la suite coule de source comme on dit. C'est un peu
comme réfléchir à voix haute ... ou à main courante ... sans être interrompue, c'est avoir le loisir de préciser ce qu'on veut bien préciser et, si on en a envie, faire du coq à l'âne sans que ça
ait vraiment l'air chaotique ou désorganisée. Enfin, te lire ne me suffit pas: je veux aussi sentir ta présence en t'écrivant. Ne dit-on pas qu'un plaisir partagé n'en est que plus grand? Avec
encore plus de retard que toi, je te souhaite aussi une très heureuse année 2009. Je vois d'ailleurs qu'elle s'annonce prometteuse.
Que ce doit être bon de pouvoir enfin avoir du temps pour toi, de pouvoir te redécouvrir. Les réactions de tes enfants m'ont en effet fait sourire. Nos
enfants croient si bien nous connaitre. Nous, les parents. pour peu qu'on soit honnête, reconnaissons que nous ne savons pas tout d'eux. Généralement, leur jardin secret est immense face à nous.
Et ils ont bien droit à leurs secrets et à leur propre territoire. C'est le fait qu'ils ne semblent pas nous reconnaitre les mêmes droits qui devient irritant parfois. On peut cependant en
sourire. Après tout, à nous aussi, il a fallu des années pour comprendre qu'on ne connait jamais parfaitement bien quelqu'un. Malheureusement peut-être, ça commence avec soi-même ou alors avec le
conjoint. Si l'un et l'autre n'évoluons pas dans le même sens, si nous oublions de garder ouvert le canal de communication, nous finissons par ne plus nous reconnaitre (à supposer que nous nous
soyons déjà connus ... ) Tu me parles de ta générosité avec ceux que tu aimes. C'est vrai qu'il est parfois difficile de tracer la ligne entre générosité et servitude, entre amour et bseoin de
contrôle ou dépendance. Çà aussi, il faut parfois des années souvent pour le comprendre. Et certains évènements qui correspondent, la plupart du temps, à ce qu'on appelle les "stades de la vie".
Toi, tu sembles bien vivre ce que d'autres éprouvent comme "le syndrome du nid vide." Tu m'en vois ravie et pas vraiment surprise. J'ai toujours eu confiance, malgré ta propension à couver un peu
trop ta progéniture, en ton autonomie et ton intelligence. Et je parle ici de ton attitude face à la vie et non de l'intelligence que j'appelerais académique. Je souris et j'ai l'impression de te
voir sourire en me lisant. Je commence déjà à faire un peu, enfin, j'espère que c'est seulement un peu, du coq-à-l'âne. Est-ce si grave? À te lire et à t'écrire, j'ai l'impression d'apprivoiser
enfin ma retraite,de prendre du temps pour moi, avec toi. Car c'est là où j'en suis ma chère. Je t'explique.
Je suis très fatiguée. Non pas que je travaille tant mais, en y réfléchissant, j'ai réalisé que depuis maintenant plus de vingt-cinq ans, j'ai eu
continuellement à m'adapter. Bien sûr, ces adaptations étaient parfois causées par de bien agréables évènements. Il n'en reste pas moins que je n'ai plus l'énergie que j'avais. Les maladies de
maman, l'accompagner, ainsi que papa, dans ces maladies, son décès, la tristesse de papa ... mes ennuis de santé qui datent tout de même de plus de 10 ans, ma séparation, la rencontre de mon
nouvel amour, la vie avec ses enfants, moi qui était habituée à vivre pratiquement seule, tout ça me donne l'impression que je n'ai pas arrêté de me battre. Ou d'avoir eu à continuellement faire
des efforts. Alors oui, je suis fatiguée et j'ai le goût de m'arrêter. Je ne peux cependant pas me le permettre. D'abord pour des raisons financières et aussi parce que je ne me sens pas vraiment
libre dans cette maison puisque les 3 fils de mon conjoint, ils ont de 24 à 29 ans, vivent encore avec nous. S'il-te-plait, épargne moi la tâche de t'expliquer pourquoi, c'est vraiment trop lourd
et ça finit par me donner l'impression de m'apitoyer sur mon sort. Alors à quoi bon prendre une pleine retraite si c'est pour souffrir davantage de leur présence? Finalement, j'ai la possibilité
de travailler chez-moi. Si tout va bien, en travaillant moins, j'aurai peut-être des revenus supérieurs puisque je n'aurai plus de dépenses pour le cabinet, ce qui inclut les déplacements et les
repas au restaurant. Reste à voir si je saurai me discipliner. Depuis que j'ai quitté l'enseignement, j'avoue que j'ai beaucoup de difficulté à me discipliner. Enfin, l'avenir le dira. J'ai quand
même la très grande chance d'avoir un mari qui, même losqu'il ne comprend pas, respecte mes sentiments et me laisse entièrement libre d'agir à ma guise. Inutile de te dire à quel point
j'apprécie. Tu sais comment était mon ex mais de lui non plus je ne veux pas parler. J'aurais encore beaucoup à te dire mais je suis très fatiguée. Il est plus de minuit et je crois plus sage
d'aller au lit maintenant. Sinon, ce coq-à-l'âne prendra de vraies allures de chaos.
Je t'embrasse et te dis à bientôt.
En toute amitié,
Véro.
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